Les RG sinquiètent du renouveau de l'extrême gauche "autonome"
Par Jean-Yves Camus (Chercheur en science politique) 18H17 07/02/2008
On lavait remarqué depuis les manifestations qui avaient immédiatement suivi lentrée en fonction de Nicolas Sarkozy: il existe en France un renouveau de la mouvance "autonome" dextrême gauche, qui avait aussi fait parler delle lors des mobilisations contre le CPE en 2006 et contre la loi LRU, en 2007.
Les Renseignements généraux, qui ont travaillé sur ces groupes, ont interpellé ces derniers mois, à Toulouse, à Bourges, en Bretagne et en région parisienne, plusieurs jeunes dune vingtaine dannées, dont certains en possession dexplosifs artisanaux, et qualifiés un peu rapidement par les enquêteurs "danarcho-autonomes".
Faut-il réellement ranger, comme de nombreux médias lon fait en reprenant intégralement et sans recul des informations policières, cette "nouvelle autonomie" parmi les dangers terroristes? Cest aller un peu vite. Car, si dans une interview au Figaro du 1er février, la ministre de lIntérieur, Michèle Alliot- Marie, met en garde contre la "résurgence violente de l'extrême gauche radicale" en invoquant le danger de voir resurgir des clônes d "Action directe, des Brigades rouges ou de la Fraction armée rouge", la situation est bien différente de celle de la fin des années 70, qui voyait sécraser la queue de comète du mouvement maoïste.
Effectivement, on a vu émerger ces dernières années une mouvance de quelques centaines de militants radicaux, partisans de laction violente dirigée contre les symboles de lappareil dEtat (police et gendarmerie ; bâtiments officiels). De quels textes théoriques sinspirent-ils? A quelle mouvance idéologique les rattacher? Lenquête policière a mis en avant un texte, "LInsurrection qui vient", publié par un "Comité invisible".
Cela peut faire peur, sauf que, loin dêtre un brûlot clandestin, il sagit
dun livre publié en 2007 aux éditions la Fabrique, le comité invisible étant, pour éclairer la référence historique, un organisme lyonnais de propagande républicaine, dans les années 1830. Egalement mis en avant, le fait que certains interpellés ont été trouvés en possession de documents signés "Organe de liaison au sein du parti imaginaire", lequel "parti imaginaire" a préfacé, toujours aux éditions la Fabrique, un livre titré "Maintenant, il faut des armes". Certes, mais louvrage en question est luvre... d'Auguste Blanqui!
Les déçus des mouvements antifascistes et altermondialistes
Rien de bien neuf donc. La seule réelle continuité avec lautonomie des années 80 réside dans la présence, pour encadrer et former des militants souvent arrivés sans aucune culture théorique dextrême gauche, dune ou deux dizaines de militants "historiques" qui ont commencé à sengager voici un quart de siècle.
Lirruption de la mouvance autonome nest pas, contrairement à ce quaffirme la ministre de lIntérieur, le résultat de "laffaiblissement à droite comme à gauche des partis politiques qui permettent dexprimer les frustrations sociales". Elle est le résultat de la crise du mouvement antifasciste, elle-même consécutive à la marginalisation du Front national. Elle est surtout la conséquence de linstitutionnalisation de lextrême gauche altermondialiste, désormais intégrée au jeu politique et électoral et qui génère donc des déçus.
Doù lémergence dune vague de très jeunes militants, partisans de la "propagande par les faits", et qui sont en rupture avec les organisations anarchistes constituées, telle Alternative libertaire et la CNT.
L'occupation-saccage de la Maison des sciences de l'homme
La première apparition visible des "nouveaux autonomes" date de loccupation-saccage de la Maison des sciences de lhomme, à Paris, en mars 2006: outre des slogans violents graffités sur les murs ("CRS blessé, achève-le"), on avait alors remarqué la présence, comme dans plusieurs squatts politisés de Paris et de la banlieue, de militants allemands ou italiens dultra-gauche.
Les occupants de lEhess, regroupés sous le vocable "AG en lutte", ont dailleurs produit une longue brochure expliquant leur démarche, sous le titre "Une expérience dassemblée en France au printemps 2006". A la même époque, le 23 mars 2006 place de la Nation, les "autonomes" ont également durement affronté les CRS, en fin de manifestation contre le CPE.
Mais alors déjà, le renouveau de lautonomie violente était perceptible notamment à travers laction des "Black Blocks" lors des sommets du G8 à Evian, à Gênes et lannée dernière en Allemagne. Et là encore, les Black Blocks sont idéologiquement hétérogènes: si lautonomie domine dans les BB français, en Suisse, limpulsion vient des marxistes-léninistes du Revolutionäre Aufbau.
Lautonomie est donc une nébuleuse éclatée. Elle se construit sur la base de petits groupes locaux et de petites publications irrégulières dont beaucoup sont visibles sur le site Infokiosques.net. Internet dailleurs, devient un vecteur important de circulation dinformations de la mouvance, en particulier sur le site Indymedia Paris, où sont postés nombre de messages avertissant dune mobilisation ou dun rassemblement, pratiquement en temps réel.
Des textes aux relents d'extrême droite
Il est une dernière question quon peut de poser, à la lecture de certains textes de cette mouvance: anarchiste, lest-elle vraiment? Certains passages en effet, ont des réminiscences curieuses. Lutilisation du concept dOccident par lAG en lutte, par exemple, pour décrire lEurope et lAmérique, na pas grand-chose de libertaire. Et pour conclure, lisons les phrases suivantes:
"Qui grandit encore là où il est né? Qui habite là où il a grandi? Qui travaille là où il habite? Qui vit là où vivaient ses ancêtres? Et de qui sont-ils, les enfants de cette époque, de la télé ou de leurs parents?
"La vérité, c'est que nous avons été arrachés en masse à toute appartenance, que nous ne sommes plus de nulle part, et qu'il résulte de cela, en même temps qu'une inédite disposition au tourisme, une indéniable souffrance."
Cest un extrait de "LInsurrection qui vient" (pp.19-20). Et cela sent bigrement le "retour aux racines", voire "la terre et les morts", thèmes chers à l'écrivain d'extrême-droite Maurice Barrès.